La première chose que je fais en entrant dans une salle n'est pas de chercher la meilleure prise de son pour mon téléphone, ni de repérer la position idéale pour les photos : c'est d'observer la setlist. Parfois collée sur un retour, parfois griffonnée sur une bac à pédales, souvent absente — la setlist est pourtant la matérialisation la plus pragmatique de la dramaturgie d'un concert. Apprendre à la "lire" et, surtout, à la reconstruire quand elle n'existe pas, c'est se donner les moyens d'écrire une chronique qui frappe, qui raconte autre chose que la simple succession de titres.

Pourquoi la setlist compte autant qu'un solo

La setlist est l'armature invisible d'un spectacle. Elle dit qui a pensé le récit, comment l'énergie doit se déployer, où se cachent les respirations. Une bonne chronique n'est pas un inventaire de chansons jouées : c'est une lecture de cette architecture. Elle montre comment les choix de placement — ouverture, climax, respiration, rappel — façonnent l'expérience collective. Lorsqu'un groupe démarre par un titre up-tempo, il nous invite à le suivre immédiatement ; lorsqu'il débute par une intro atmosphérique, il nous demande patience et attention. Ces choix disent beaucoup sur l'intention du groupe ce soir-là.

Observer avant d'écouter

Avant même d'ouvrir mon carnet ou d'appuyer sur le record de mon dictaphone (oui, j'ai un vieux Zoom H1n qui m'accompagne souvent), j'observe le public, la salle, et la scène. Y a-t-il un rideau, une scénographie travaillée, des écrans ? La mise en scène influe sur la dramaturgie : un show très visuel privilégiera des ruptures nettes, des interludes instrumentaux pour jouer avec la lumière, alors qu'un set dépouillé mise tout sur la tension musicale.

Si la setlist est visible, je la photographie (setlist.fm est utile pour vérifier après coup, mais rien ne vaut votre propre photo pour les détails). Si elle n'est pas là, je note mentalement ou physiquement les indices : intro familière, enchaînements sans pause, ou pauses patentes entre les titres — autant d'indices de la façon dont les morceaux sont reliés.

Décoder la structure : les séquences dramatiques

Pour lire une setlist, je la découpe mentalement en séquences. Voici un tableau simple que j'utilise souvent pour mapper ces séquences lors de la rédaction :

Élément de la setlist Fonction dramatique Signes auditifs/scéniques
Ouverture Accroche, présentation du ton Intro marquante, montée en puissance, lumière qui s'ouvre
Montées d'énergie Engagement du public, point culminant Up-tempo, refrains fédérateurs, mosh/chant collectif
Respirations Intimité, contraste Ballade, solo acoustique, éclairage tamisé
Climax / finale Apothéose Superstructure de morceaux, hit, temps morts dramatiques
Rappel Dernier lien émotionnel Retour sur scène, morceau connu ou inattendu

Même pour un groupe qui pratique l'avant-garde, ces archétypes s'appliquent : la rupture, l'attente, l'explosion. Ma chronique devient alors le récit de ces mouvements plutôt que la simple liste de chansons.

Reconstruire une setlist quand elle n'existe pas

Très souvent, surtout avec des formations émergentes ou des concerts improvisés, il n'y a pas de setlist visible et les titres se mêlent dans ma tête. Voici ma méthode pour reconstituer fidèlement la dramaturgie :

  • Écouter les transitions : noter si les morceaux se fondent l'un dans l'autre ou s'il y a des silences. Les transitions racontent autant que les titres.
  • Repérer les motifs : un riff récurrent, un motif de batterie, une phrase chantée qui revient. Ils deviennent des repères temporels.
  • Utiliser le public comme horloge : les réactions — applaudissements, chants, silence — marquent les points clés du set.
  • Capturer des fragments audio si possible (en restant respectueux des conditions du concert). Une enregistrement basique me permet de revérifier l'ordre des idées et l'intensité.
  • Vérifier après coup : setlist.fm, Bandcamp, ou la page de l'artiste. Beaucoup publient leur setlist ou vous pouvez leur demander via DM — j'ai souvent obtenu des confirmations après le concert.
  • Écrire la chronique : transformer la setlist en récit

    Une fois la structure en tête, il faut la traduire en texte. Je privilégie une chronique qui suit l'émotion plutôt que l'ordre strict des titres, sauf si l'ordre est lui-même le sujet. Voici des formes narratives qui fonctionnent :

  • Le récit-scène : je décris le concert comme une progression scénique, en mettant l'accent sur les moments de rupture (par exemple, la première vraie "explosion" du public).
  • L'analyse thématique : je prends les motifs récurrents (sons, paroles, textures) et je montre comment ils structurent le set.
  • Le portrait concentré : je choisis trois moments-clés (ouvertures, respiration, climax) et j'en fais des vignettes sonores pour relier l'ensemble.
  • Dans mon écriture, j'aime confronter l'intime et l'analytique : dire que la ballade au milieu du set m'a fait tenir la main d'un inconnu, puis expliquer techniquement pourquoi cet interlude fonctionnait (arrangement, silence, placement dans la setlist). Ces micro-récits ancrent l'analyse dans l'expérience collective.

    Astuce pratique : fiches et code couleur

    Sur le terrain, j'ai trois outils simples : un petit carnet moleskine, mon téléphone (Notes + photo), et un enregistreur. J'utilise un code couleur rapide dans mon carnet :

  • Rouge = moments d'impact (mosh, sing-along)
  • Bleu = respirations / intimités
  • Noir = informations factuelles (titres, horaires)
  • Ce code me permet, en rentrant chez moi, de recomposer la structure en 20-30 minutes et de partir sur une première ébauche de chronique. Si je dois citer la setlist en fin d'article, je la mets en annexe avec les timestamps et les notes.

    Exemples concrets

    Souvent je reviens sur des soirs précis pour illustrer mes méthodes. Un concert de post-rock où la setlist alternait longs crescendos et ruptures absolues m'a appris l'importance des respirations : chaque passage calme servait à préparer l'explosion suivante. À l'inverse, un show punk que j'ai couvert récemment construisait toute sa dramaturgie sur l'absence de pause : la continuité créait une tension physique, presque claustrophobique, que j'ai choisi de traduire dans ma chronique par des phrases courtes et serrées.

    Écrire sur la setlist, c'est aussi rendre visible l'intention du groupe. Quand un artiste réserve ses tubes pour le rappel, il joue avec le désir du public ; quand il balance son hit en ouverture, il affirme une posture différente. Ces décisions méritent d'être racontées, car elles expliquent pourquoi la salle a réagi ainsi, et comment le concert vous a transformé — même pour une heure.